Notes de lecture

Chronique d’un échouage*

Quatre amis et un capitaine qui descendaient le Rhône, échouent à deux kilomètres d’Arles. « C’est foutu ! Le bateau est monté sur un caillou, le fond est crevé et nous allons couler ! ». Chronique d’un échouage, de Nora Mitrani, est un livre que je ne pouvais pas ne pas lire, m’ayant été recommandé par deux fois par deux amis à quelques mois d’intervalle et glissé dans mon sac, non sans une bienveillante autorité, tout récemment. Recommandé pour son auteure, la mystérieuse, secrète Nora Mitrani, et pour la ville « la très aristocratique cité d’ Arles qui n’aime pas le Rhône… ». Peut-être, d’ailleurs, que sans cette amicale insistance je n’aurais pas achevé sa lecture tant ce récit a commencé par m’agacer les sens. Peut-être aurait-il fallu être cinéaste pour tirer profit d’une telle non-aventure ? Cinéaste pour filmer le ciel, la nuit étoilée, les quatre amis (dont l’un, Montal, est Alain Gheerbrant, qui dirigea en 1949 la fameuse expédition Orénoque-Amazone!), la lessive, le Rhône… car même le pêcheur du coin montre plus d’intérêt pour la pêche aux muges que pour cette embarcation inutile. Tout est dit. Cette histoire est à contre-courant du « stéreotype de la catastrophe ». Mais c’est de cela même, par ennui, que s’amuse Nora Mitrani, par touches suggestives. De cette mésaventure, elle rit intérieurement, espérant que ses amis ne se rendront compte de rien.  
      Pas de drame romanesque, donc, et le récit échoue sur le sable comme le bateau, et comme lui ne coulera pas. Il y a toujours quelque chose à raconter, même de très ordinaire, et au fond, médite-t-on avec Mitrani, la vraie catastrophe ne se présente -t-elle pas ainsi la plupart du temps, sans éclat. L’imaginaire qui intervient dans la transposition en récit  étant pour beaucoup dans sa gloire posthume. Nora Mitrani, écrit l’éditeur « est née à Sofia en 1921 et a disparu à l’âge de 40 ans (1961). Elle est l’une des rares femmes ayant appartenu au mouvement surréaliste. Elle a côtoyé André Breton et a écrit dans les revues d’après-guerre. Dans les années 1950, elle a été le modèle du peintre Hans Bellmer. Durant les huit dernières années de sa courte vie, elle a été la compagne de Julien Gracq. » Le mystère n’est pas levé, au contraire. Cette femme n’était-elle donc que la compagne de ces grands hommes ? Pour qui voudrait en savoir plus, il y a, au-delà de la postface de Dominique Rabourdin,  des mots de Julien Gracq,  des dessins de Bellmer,  un livre « Rose au cœur violet », des articles dispersés dans des revues aujourd’hui disparues, une conférence « La raison ardente. Du romantisme au surréalisme », publiée en portugais dans la revue Cadernos Surrealistas… Une œuvre composée de fragments à l’instar de cette chronique où nous sommes face à des images, des pensées des éclats de miroir. La Camargue, le musée pornographique, Vovo le taureau…le décor est planté et l’embarcation descend le Rhône…  
  Cette chronique  d’un échouage est aussi la démonstration que lorsqu’il ne se passe rien de réellement héroïque, il reste à l’âme inquiète, la croyance aux signes… mais pour les autres, comme le capitaine qui finira par abandonner, ce n’est assurément pas de ce bois-là que l’on fait les mythes.      
*Chronique d’un échouage Nora Mitrani l’oeil ébloui éditions  
 

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