Notes de lecture

Clarice Lispector

Partir ? Rester?Dans une heure ? Dans un jour ? Faire sa valise ? Défaire sa valise ? Tous ces livres…que faire de tous ces livres, dans la valise? Hier encore nous aimions penser que nous étions responsables de ce qui nous arrivait, individuellement, collectivement nous pouvions envisager l’avenir. Aujourd’hui, un virus, un seul, et nos certitudes sont bien mal en point, comme nous-mêmes. A ce stade, pris dans le tambour machine désaxé des informations, il est difficile de faire des projets. Vous vouliez partir en vacances. Vous ne le pouvez plus. Vous pensiez mettre votre enfant à l’école vous ne le pouvez plus. Vous pensiez fêter l’anniversaire de votre grand-mère, c’est impossible. Vous vouliez aller au restaurant en sortant du cinéma. Non. Vous pensiez reprendre le travail demain. Idem. La liste est longue et souvent bien plus dramatique. Elastique aussi. Le midi vous pouvez aller déjeuner dans un café. Le soir, n’y pensez plus. Deux jours plus tard, si. Mais à 22h. vous devrez tranquillement rentrer chez vous. Est-ce si important me direz-vous ? Pourquoi ne restez vous pas à votre place ? Vous ne savez donc pas cuisiner? Il faut vous adapter, que diable ! Au fond vous savez très bien que vous n’êtes que de passage. De quoi vous plaignez-vous quand vous avez encore des choses à perdre ? Et qui sait, si demain, comme tant d’autres vous ne serez pas jetés sur les routes ? Et comme le dit la chanson « on est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin… ». Mais ce savoir nous rend-il mieux avisé ? Malheureusement, il semblerait que non. Toutes les guerres, les catastrophes naturelles nous ont-elles rendues plus lucides, résolument meilleurs ? Je me posais ces questions en me rendant au musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, pour une rencontre autour de Clarice Lispector, pour le centenaire de sa naissance, un dimanche après-midi. Rue du Temple, les gens masqués, les terrasses pleines, le quartier grouillait d’une vie ordinaire… Je retrouvais une amie, pour apprendre peut-être quelque chose de nouveau sur cette voix que j’aimais avec une affection non littéraire. Une voix de sœur, et de sphinx. Clarice Lispector, étant pour moi l’éclat qui rehausse la flamme sur la paroi, éclairant les signes, le texte à déchiffrer. Le lieu de cette rencontre, même si je connaissais les origines juives de Clarice Lispector m’interpellait. Peut-être vont-ils nous parler d’une langue cachée, dis-je à Catherine, tandis que nous prenions place dans l’auditorium. Oui, peut-être allons-nous apprendre, me répondit-elle, comme avec les Rita Mitsouko, ce qui se cache dans les sillons. Et comme je la regardais, étonnée. Savais-tu ce que raconte la chanson « un petit train s’en va dans la campagne… » ? En fait, ça parle de la déportation du père de Catherine Ringer. Je sursautais. Cette chanson sur laquelle nous avions tous dansé ! Je reconnaissais là mon inaptitude à écouter vraiment un texte chanté, ignorant ce qui se cache derrière. Derrière. Atrás do Pensamento (derrière la pensée) est le lieu convoité de Clarice Lispector. Faire l’expérience de ce qui est caché, s’affranchir de ce qui est su, du raisonnement, descendre dans les plis, dans la marge, s’enfoncer, rejoindre, retourner…à l’origine du corps, du monde. Chacun sa Clarice, comme chacun son Emily, sa Sylvia, son Friedrich, son Arthur… Entre chacun des intervenants, Hélène Cixous (par sa voix seulement), Christine Villeneuve (éditrice),Didier Lamaison (traducteur), Izabella Borges (traductrice), ce qu’il y a de commun c’est l’amour. Pour l’oeuvre de Clarice Lispector, et à travers elle, pour Clarice elle-même. Et comme pour tout amour, ce qui échappe. Clarice née Chaya (vie), était d’une famille juive ukrainienne qui avait émigrée au Brésil pour fuir les persécutions après la révolution de 1917. Sa mère aurait été violée durant un pogrom, et contracté la syphilis. Le conditionnel indiquant que le viol est une assertion de son biographe Benjamin Moser, contestée par d’autres. Toujours est-il que devant la maladie de sa mère sa douleur était telle « que je mourais de culpabilité, parce que je pensais que ma naissance était cause de son état. ». Pour faire face à ce sentiment et à la mort lente qui se déroulait sous ses yeux, Clarice développa une pensée magique. Elle inventa des histoires pour sauver sa mère. Mais la magie n’opéra pas. Et il fallut vivre en continuant à croire, tout en sachant. Je ne vais pas raconter ici la vie de Clarice Lispector. La biographie de Benjamin Moser aux editions des femmes le fait très bien. Et pour ceux qui n’en veulent rien savoir, cela n’empêche en rien de la lire. Je conseille toujours La découverte du monde, l’anthologie de ses chroniques parues dans le Jornal do Brasil entre août 1967 et décembre 1973, à celle ou celui qui veut la lire, comme la meilleure des entrées en matières. Et si l’on veut plonger directement, je dis Agua viva ou Un souffle de vie. Ou, asseyez-vous là, prenez votre temps, ouvrez les livres, vous déciderez vous-même. Parce que lire Clarice Lispector, c’est lire une langue unique, singulière, qui cherche à s’enraciner dans les sensations qui précèdent les mots. Qui veut rejoindre le vivant. C’est pour cela, nous disent les traducteurs qu’elle est si difficile à traduire. Le gauchissement de la langue, certaines impropriétés sont faites exprès. La langue de C.L. n’est pas figée, elle est respirante. Elle sait et ne sait pas. Elle s’en moque, on ne peut l’attraper. Je n’existe pas, dit Clarice Lispector, je ne suis pas celle que… je suis la blatte, je suis l’arbre, le rêve, l’absence, le souffle, le plasma, je suis neutre, et je peux être tout… il faut lire Clarice Lispector…

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