Notes de lecture

Le livre est-il écologique ?

Conversation entre une libraire et un anthropologue (écofiction de la libraire)

_ Alejandra, je viens de relire le manifeste des éditions Wildproject « Le livre est-il écologique ?* » publié en 2020, et j’y ai retrouvé la plupart des questions que nous nous posions alors.  Entre autre celle qui agitait toute la chaîne du livre, après la pandémie, et qui fut posée tour à tour à des auteurs, éditeurs, libraires, forestiers. Question : comment adapter le livre aux nouvelles contraintes écologiques, pour ne pas dire urgences, et non plus aux impératifs dévorants de la marchandisation du monde d’avant ? __ Oui, je me souviens. Comme nous le pensions, l’arbre était devenu l’un des problèmes névralgiques du véhicule de la pensée, du savoir, de la création ; tout tournait autour de lui. L’Amazonie était en train de brûler sous l’impulsion d’un président insipide mais dangereux. Nous ne savions que penser : Le livre était-il menacé ? Le livre était-il une menace ? A l’époque j’avais trouvé que c’était un livre optimiste malgré la crise que nous vivions. En tout cas, ce collectif essayait de trouver des réponses. J’avais lu celles avancées dans l’écofiction appelée Le Fichier avec un sentiment mitigé. Tu te souviens de ce court récit où les aspirants libraires rencontrent M., le créateur du Fichier. La librairie telle que nous la connaissions avait alors disparu. Disparition due aux pénuries de ressources énergétiques et forestières. Ainsi, le livre papier ne pouvait plus être conçu à grande échelle pour aboutir en masse sur les table des libraires, rendu accessible grâce à l’intermédiaire d’un être humain, le ou la libraire en l’occurrence. _ Soit ! L’algorithme y pourvoirait, et derrière lui les grands monopoles. Si on les laissait faire, car c’est contre cette échéance que M. créa Le Fichier. _ Oui, Le Fichier proposait des libraires en ligne aux lecteurs nostalgiques de l’échange, de la conversation. Faites votre choix ! Le Fichier était une plate- forme où l’on pouvait consulter le profil des libraires selon ses goûts, sa sensibilité, ses lectures… ; comme dans un site de rencontres. Mieux le profil serait renseigné, plus le libraire serait recherché pour ses qualités. Une fois la perle rare dégotée, l’échange pouvait commencer. __Voeu pieu, Alejandra, je suis d’accord. Car en amont, les messes battaient leur plein. Les apéros, les présentations en ligne, les chaînes youtube perso, l’infiltration des réseaux sociaux, les mises en scène démultipliées à l’infini. Le grand raout littéraire s’était emparé de l’écran atomisé. Et le problème du papier ?! __ L’impression à la demande. Le nouveau libraire se devait de connaître à fond les catalogues et la psychologie pour séduire les lecteurs. Le nouveau libraire serait soit spécialisé soit une sorte de mémoire Asperger. Le fichier les classerait. __ Mais qu’allions-nous faire des inclassables ? Et comme nous allions perdre de nous-mêmes sans communication muette, sans regard, sans geste de la main, souffle, heurt, qu’un profil en ligne ne pourrait jamais remplacer pas plus qu’une déambulation dans un lieu découvert au hasard d’une promenade ! __ Mon cher Max, comme tout cela me manque. Souvent je me demande si nous pouvions réellement faire quelque chose contre l’effondrement annoncé, ou s’il était déjà trop tard. Je me souviens de l’appel de scientifiques du monde entier à la désobéissance civile pour sauver le climat. Peut-être que si nous les avions suivis.. Avec le temps, on savait bien que le livre ne pouvait plus décemment continuer à flatter la vanité des uns et des autres. Et cependant le rayon développement personnel se développait aussi vite que celui de l’écologie.  __ Nous en avons si souvent parlé. La littérature n’était plus préservée, elle avait été engloutie par le marché qui dominait toute la vie humaine, de la naissance à la mort. D’ateliers, en séminaires, en think tank, aux maisons d’éditions en lignes, tout avait été mis en place pour avoir sa minute de célébrité. Oui, tu pouvais aller sur n’importe quel site d’impression en ligne et en quelques clics avoir ton nom sur la jaquette. Cela avait toute l’apparence d’un livre mais si tu le prenais entre tes mains non seulement il se désagrégeait, mais rien de personnel, pas un mot qui n’appartienne réellement à son auteur. Nous croyions alors encore toi et moi à la grâce du dépouillement. Au cynisme, à la complaisance monstrueuse, à l’altération nous opposions l’ascèse. David se devait encore d’abattre Goliath ! __ Oui, Max, et que dire de tous ces livres dits d’auteurs, cette production qui encombrait nos tables et qui n’existaient que grâce à l’abattage médiatique. Mais alors ni toi ni moi ne savions ce qui nous attendait. Comme la fermeture définitive des librairies. Comme ce 14 mars 2020, un an plus tôt, on baisse le rideau! Et cette fois, pas de réouverture. Dix ans maintenant. Dix ans que le Programme me verse un émolument minimal pour que j’entretienne la librairie fermée en attendant qu’ils statuent sur son sort. _ C’est peut-être déjà fait Alejandra. En effet, hier, j’ai été contacté par le Haut Comité de la Mémoire. Ils ont lancé un de leur sous-programme : les archives du futur. Nous avons été pressentis, toi et moi, comme ressources matérielles. Toi, parce que tu as commencé il y des années à collectionner des documents avec ta librairie de fond, moi, parce qu’en tant qu’anthropologue ils estiment que je suis le chercheur idéal pour t’accompagner. La librairie n’existe plus mais nous devons témoigner de ce qu’elle fut . Tel est du moins l’objectif avancé. Le temps du livre n’ayant aucun rapport avec le temps de l’écran, qui lui est plat, ils nous demandent de prendre en compte cette mutation dans notre présentation du passé dans le futur. __Le temps de l’écran, le temps de l’écrasement. Comme un visage sur une vitre… … La libraire

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