Notes de lecture

Les rêves du serpent

En lisant Les Rêves du serpent, j’entends les oiseaux devant l’eucalyptus, le bruit des voitures sillonnant la nationale. Je regarde la fourmi sur l’acanthe et celle de la page. L’une s’affaire, l’autre est immobile. L’une est un dessin sur la page, un signe noir qui saute aux yeux, dévie la lecture de son cours ; l’autre est vivante et m’ignore.

Pourquoi Alberto Ruiz Sánchez a-t-il troué son récit de fourmis noires ?

   Est-ce à cause de « la seule espèce de fourmi géante dont le cri est audible par les humains ? »

   Quelqu’un d’entre-vous a-t-il déjà entendu le cri de la fourmi ?

  Si tu entends les fourmis rouges, saute dans le hamac sur la terrasse, m’avait dit Murielle lors de mon arrivée à Pirenópolis. Et je ferai comment pour les entendre ? avais-je demandé incrédule. Tu le sauras, avait-elle répondu en souriant. Et en effet j’ai su. Le bruit des fourmis rouges occupées à blanchir les os au soleil, ça ne trompe pas.

  Oui, mais la fourmi noire du livre ? Est-ce elle qui, dans « le palais de la mémoire » du missionnaire jésuite Matteo Ricci, arpente toutes les pièces, tous les enjeux où sont fichés les souvenirs comme le sont les insectes sur une planche d’entomologiste ? C’est une supposition, bien sûr, ou une digression ; mais ce livre entre mes mains, dans le jardin d’acanthes et de nigelles où je sommeille entre les pages en est la cause. Ou bien le bon vin du midi ? Ou la décompression après ces mois de confinement ? Ou l’osthéo qui figure comme une carte qu’il fallait bien tirer un jour ? La trille répétitive du rossignol trace un cercle au-dessus du jardin sans même que je le vois.

   Quoi qu’il en soit les dés sont jetés. Le récit vient de prendre forme, avec ou sans fourmi. Dans les rêves du serpent où nous nous réfléchissons. Un rêve à l’intérieur d’un rêve à l’intérieur d’un rêve à l’intérieur d’un rêve de la tête coupée d’un serpent qui aurait roulé au fond de l’abîme de la mémoire essayant de reconstituer une histoire, qui serait peut-être son histoire. A Mexico. Le délire d’une mémoire perdue à Mexico dans des milliers de documents envoyés au narrateur qui ne se nomme pas, et que l’on identifie  comme Alberto Ruy Sánchez. Une histoire d’internements, d’assassinat, de révolution, de figures dessinées à l’encre rouge de la révolution. De diverses figures ayant réellement existé, telles que Adolf Wolfli et Aloïse Corbaz, d’amours fous et impossibles, de trahisons capitales autour de la figure centrale de Sylvia Ageloff, fille de russes émigrés à New York, que Ramón Mercader utilisera pour approcher Trotski et le tuer le 21 août 1940.

   Le soir, autour de la grande table dans la nuit de la colline, j’aurais bien tenté d’en dire un mot, mais lequel ? Alors le matin après un café dans le silence de la maison endormie, j’ai repris le livre.

Les Rêves du serpent

Alberto Ruiz Sánchez

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon

Les Fondeurs de Briques

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.