Notes de lecture

L’esclave de Vélasquez

Légendes de Juan de Pareja   Je suis Juan de Pareja. J’appartiens à Don Diego Rodriguez da Silva y Vélazquez, dit Vélazquez, un grand peintre espagnol établi à Madrid. Juan de Pareja, lira-t-on après ma mort, est d’origine maure, mulâtre, (de « couleur étrange », écrit Antonio Palomino, dans sa Vie de Vélazquez -1714/ 1720 -). Je sais lire et écrire, je suis curieux de tout. En homme sensible j’ accorde ma confiance ainsi que mon affection à ceux qui les méritent. Pourtant tout ne fut pas si simple, ni sans amertume. Car dans la société esclavagiste de l’Espagne impériale, le destin n’est juste que pour ceux qui jouissent de leurs états. C’est ainsi qu’en vertu de je ne sais quel caprice, j’ai été affecté uniquement au service du peintre, à l’atelier. Là, toujours selon Palomino, j’ai pour tâche de broyer les couleurs, préparer la palette, laver les pinceaux… Plus tard j’apprendrai la tâche difficile de tendre les toiles. J’aime ce que je fais. La peinture a fait son entrée dans ma vie par mon entrée dans l’atelier. Pas n’importe quelle peinture. Juan sait que le maître ne l’est pas seulement par la loi inique des hommes mais aussi par son immense talent, sa maîtrise, sa technique d’un art auquel lui-même, Juan, souhaite se dévouer. Oui, Juan a conçu dans le secret de l’ atelier le désir fou de se mettre librement au service de ce qu’il a choisi. Comme le fait le maître, en peignant. Mais le maître lui refuse cet enseignement. Et malgré toute l’affection qu’il a pour lui, Juan ne comprends pas. Il comprends d’autant moins que le maître a pris des apprentis à son service. C’est que la peinture, en Espagne, est interdite aux esclaves et Juan est l’esclave du maître Vélazquez. Alors pourquoi le maître ne l’affranchirait pas pour lui apprendre ce qui lui tient tant à coeur ? Le pourrait-il ou lui faut-il la permission de celui que l’on tient au-dessus des autres hommes, le roi ? Je suis Juan de Pareja et en secret j’ai commencé à peindre et c’est à travers ce premier refus de me soumettre que je vais me libérer. La peinture va détacher mes liens et je la servirai jusqu’au bout. Autant à travers les œuvres de mon maître qu’à travers mes propres réalisations. Juan sait ce qu’il doit et à qui. Juan n’oublie pas. Il pose pour son maître qui réalise de lui l’un de ses plus beaux et plus surprenants portraits transgressant l’interdit de faire le portrait d’un esclave. Un portrait plus vrai que nature, d’une folle intensité, d’une telle expressivité que tous sont saisis en le voyant. Un magnifique portrait d’homme libre qui ne baisse pas les yeux. Un portrait où la ressemblance avec le modèle surpassant la réalité, impressionne tant les hommes, qu’elle leur fait célébrer même le portrait d’un esclave. C’est d’ailleurs par ce portrait que Rome se décidera à confier au maître le portrait du pape Innocent X . Mais mon maître ne s’est-il pas servi de moi pour mythifier les hommes et leur révéler par ce procédé son prodigieux talent ? Car si à travers lui j’atteins la gloire de mon vivant, mon état d’esclave, lui, reste inchangé. Et je veux peindre et je veux être libre. Alors, ignoré, je peins. Envers et contre tout je peins et comme mon maître je réalise une mise en scène, un subterfuge, pour arriver à mes fins. Un jour, ayant appris la venue de notre roi Philippe IV dans l’atelier du maître qui a pour habitude de retourner ses toiles contre le mur, je glisse parmi elles l’une des miennes et j’attends. Alors quand la main du roi s’en empare et la retourne, je me jette à ses pieds pour tout lui avouer. Le roi demande alors à mon maître de me pardonner et de m’affranchir pour que je puisse exercer ce don que le ciel m’a donné. Telle est du moins la légende, écrite par Palomino, qui a voulu entre autre rendre grâce au roi d’une grâce qu’il ne m’a jamais faite. Une légende qui a couru jusqu’au milieu du XXème siècle  où l’historienne d’art britannique Jennifer Montagu découvre un document de la main de mon maître qui m’affranchissait, de par sa seule volonté, peu après avoir réalisé le portrait qui m’a rendu célèbre, à Rome, en 1650. Dès lors et jusqu’à ma mort j’exerçais librement la profession de peintre.        


*Figures de la transgression
Victor I. Stoichita
éditions Droz

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