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Manosque-des-Plateaux

Ce sont les enfants qui habitent le mieux la terre, et les livres. Avec les animaux, les plantes, les roches, le vent, les saisons…La terre leur appartient, sans titre de propriété. Aussi, les enfants et les livres ont cela en commun qu’ils ont d’elle une vision qui n’existe plus ou pas encore, qui existe hors du temps. Ils ne cherchent que leur propre vérité. Les meilleurs d’entre eux se distinguent à leur insatiable curiosité, leur courage. Ils s’appliquent avec obstination à connaître ce qui est secret, sauvage. Il y a aussi les simples, les purs, les anonymes, les errants, les chats pelés osseux balafrés et l’oeil torve, les chiens pleureurs, comédiens, les renards goguenards, tout plutôt qu’un homme, qui ne sait pas rêver à l’ombre d’un arbre, l’été, délassé, pieds nus.
Les visions les plus originales, les plus profondes sont pour la plupart issues de l’enfance, d’une source souterraine. Les autres visions restent en partie des étrangères. On peut en être éblouies, elles ne nous appartiennent pas vraiment. Et c’est ainsi qu’elles devraient être représentées, avec cet air lointain qui nous ignore.
Jean Giono comme Henri Bosco, comme Frédéric Mistral, comme Joseph d’Arbaud, Maria Borrely… connaissent leur terre par les poumons et par les veines. Ils l’écrivent autant qu’elle les écrit. C’est elle qui les a élevés, nourris. Les morts les vivants se donnent la main à travers eux, les mettant au défi de dessiner la ligne de leur destin.
Avec Manosque-des-Plateaux*, Giono prend de la terre dans sa main, un peu de terre sèche parfumée des collines creusée avec les doigts. Il la fait glisser dans sa paume il l’écoute lui raconter l’homme, la femme, la citerne, le mal mystérieux…Grain à grain dans sa paume. Lui et l’argile sont une même substance.
Oeuvre d’avant guerre sur sa terre natale, Giono compose un poème en prose, intense, où l’ombre humide, secrète, ravit la jeune Hélène au jour, à la lumière. Celle-ci s’est-elle jetée dans l’un des trous du Largue à cause du Piémontais ou pour franchir la porte de l’eau-de-là?
Est-ce la soif d’absolu qui fait courir les hommes à leur perte ?
Est-ce à la suite de cette quête qu’un mal mystérieux est entré au village ou par simple cupidité?
Un mal blanc comme l’acide, dissolvant, détachant les membres, la chair par grands lambeaux. Un mal devant lequel on détale, on se signe, on boit de l’eau de vie, on lave et lave et relave ses mains sans cesse.
Qui était ce vieux capitaine de marine dont on ne connaissait pas le visage, qui « les derniers temps, sortait plié dans un grand caban et le capuchon sur la tête. »
Quelles étaient ces herbes avec lesquelles il se soignait , « Comme il ne pouvait bouger, il payait des gens pour qu’on parte lui chercher ces herbes dans la colline ou même dans la montagne par l’occasion des bergers. Toute sa maison était pleine de ces herbes sèches. »
Nous n’en saurons rien. Quand on l’enterra « ça passa presque inaperçu ».  

  *Manosque-des-Plateaux, suivi de Poème de l’olive

Jean Giono

Gallimard

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