Notes de lecture

Margherita Guidacci

S’il y a des existences relâchées, accommodantes, d’autres, au contraire, sont si concentrées que les bénéfices qu’elles pourraient en retirer se perdent dans un craquement invisible. Des trajectoires, qu’on appelle aussi destins, n’offrant ni paix, ni gloire, ni richesse, mais qui suivent leur dessein propre, inévitable. Les êtres aux prises avec ces existences sans cesse menacées, n’agissent que par absolue nécessité, et s’ils se soumettent au mystère qui vit en eux c’est sans illusion. Leur douleur d’être est sans consolation. L’accumulation de souffrances n’offrant ni rédemption, ni révélation, ils errent autour du centre qu’est la mort, vrai mystère de la vie . Ce ne sont pas des révoltés. Même s’ils envient l’aisance, le bonheur, l’apparente réussite des autres, la fureur, la rage leur sont étrangères. Ils savent qu’ils ne peuvent se soustraire à l’angoisse qui les anéantit. Cette connaissance intime est une lucidité qui les brûle. Leur vie est faite d’alternance, de silence, de plénitude, de solitude, de lumière, d’obscurité.   Margherita Guidacci, est née à Florence en 1921. Elle écrit « j’ai grandi dans une vieille demeure du centre de la cité qui est restée pour moi la maison enchantée de l’enfance. C’était une bâtisse étrange et malcommode, ramifiée comme un arbre, avec une terrasse sur le toit qui était mon royaume : de là on voyait toute la ville et les collines alentour et, quand je m’étendais sur le sol, je ne voyais que le ciel et les métamorphoses des nuages. » Son itinéraire poétique se déroule en marge de la société littéraire qu’elle ne fréquente pas. Mariée, mère de deux enfants, elle enseigne les littératures anglaises et américaines, traduit Emily Dickinson, John Donne, T.S. Eliot, Elizabeth Bishop… Au début de 1990, elle subit deux attaques cérébrales. Frappée d’hémiplégie, elle est condamnée à la solitude et au silence. Elle écrit son dernier recueil, Anelli del tempo, et envoie le manuscrit à son éditeur un mois avant sa mort. Elle meurt dans son sommeil la nuit du 19 juin 1992. Neurosuite qui rend compte de la maladie et de l’internement, de la douleur et de l’enfermement témoigne du recul de l’identité et de sa perte. L’écriture est nette, précise, cruelle. On n’apprendra donc rien sur l’auteure. Rien sur ce qui fait l’identité sociale, du pourquoi du comment elle se retrouve là, avec d’autres.
Madame X
Je ne suis pas mon corps.Il m’ est étranger, ennemi.Pire encore est l’âme,et non plus avec elle je ne m’identifie.
J’observe de loinles grossières acrobaties de ce couple,avec détachement, ironie –avec dégoût parfois.
Et cependant je pense que leur absenceserait bienfait plus que douleur :cela et d’autres choses… Mais tandis qu’ainsi je pense,qui suis-je, moi, et où ?
   Dix ans plus tard, Margherita Guidacci, en visite à Colmar, profondément impressionnée par le retable d’Issenheim commence par lui tourner le dos avant d’être capable de se tourner vers lui, entamant un dialogue avec l’oeuvre, qui se réalisera entièrement dans le poème éponyme. « Il avait ébranlé quelque chose en moi que je devais rééquilibrer », écrit-elle. Quelle chose ? Le poème comme le retable est énigmatique, où entre-t-on ? Dans quelle forêt verte (Grünewald) de fièvre, de miasmes morbides, de bouffées délirantes ? Car ce retable, nous dit-on, est une commande faite à Mattheus Grünewald, par l’ordre des Antonins qui a pour vocation de soigner les malades atteints du feu sacré ou feu de saint Antoine, fléau au Moyen Age. Cette maladie liée à l’ingestion d’ergot de seigle, parasite de cette céréale, provoque nécrose et hallucinations. On va à Issenheim comme on va à Lourdes, sous le poids de ses souffrances physiques et morales. Guidacci s’avance, pénètre dans le tableau, en fait une lecture, avant de se retourner à nouveau, non pas sur le tableau dans lequel elle se trouve maintenant, mais sur le peintre. « Confrontons nos cauchemars, Mathis : lesquels choisirons-nous? Jetons le dé entre la veille et le sommeil de la raison. » écrit-elle. Car, entre le sommeil de la raison de jadis d’où s’échappaient des monstres mi-homme mi- bêtes et la veille d’aujourd’hui, le malheur « se développe en laboratoire et non plus en forêt, a la machine pour emblème et non plus l’animal, pour armes non plus becs, crocs et griffes mais bombes, gaz électrodes ; pour ultime horizon non plus la nuit profonde où descendent les démons et les fauves mais un grand soleil de mort sur le monde écartelé. » Ce dialogue qu’elle noue avec lui par-delà les siècles, est celui qu’elle entretiendrait avec un proche, lointain, qu’elle comprend intimement. « Et toi, Mathis….…..Quel remèdepouvaient donner aux horribles blessures,aux fièvres ou même seulement à l’angoisseet la détresse de l’âmeles douces, les humbles herbes que tu vendaispour survivre ? La marjolaine,la rue, le romarin odorant, l’héritagede tes jours parmi les moines d’Issenheim.As-tu cru au moins à cette consolation ?Ou bien te voyais-tufuir toutes chosescomme un épi dans la tourmente ? Mettais-tuencore un but à ton errance fatiguée ? »

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