Notes de lecture

Princesa

Je ne loge ni dans une grande maison ni dans une maison tout court, mais là c’est comme si j’étais résidente de la grande maison, un peu vide mais pas trop, habitée, possible. Là, c’est ici et nulle part, c’est une sorte d’intuition, un sentiment dans lequel je me serais mise à vivre. Je suis assise à une table ou dans un fauteuil, attentive à ma lecture, quand tout à coup une porte claque, un courant d’air, les papiers volent, un verre tombe, se casse, une fenêtre s’ouvre, une autre, dans la pièce d’à côté tout s’effondre, se brise, la maison est grande, ça résonne, peut-être seulement une assiette à moins que ce soit le monde entier, une porte et non dix, je ne sais plus, je lis, peut-être est-ce le livre que je lis ? Peut-être suis-je une âme parmi d’autres âmes de la grande maison. Non, ce n’est pas à cause du livre que je lis. Pas entièrement du moins, car j’habitais déjà ce sentiment avant de commencer ma lecture. Je peux dire cependant que ce livre a prolongé la vie de ce sentiment, allant jusqu’à le cristalliser. C’est comme ça. Ceux qui lisent le savent, certains livres ont plus de pouvoir que n’importe quelle technologie pour modifier notre perception du réel. Princesa, de Fernanda Farias de Albuquerque et Maurizio Iannelli, de par son sujet-même fait partie de ces livres. Pas seulement parce que c’est un livre sur la transformation, la transition, la transcription, mais parce que c’est un livre sur le déplacement, la fuite,  la disparition. S’enfuir ! Mais de quoi ? Du réel ? De son corps ? De son genre ? De sa condition ? De son assignation ? D’une maison aux murs trop étroits ou aux pièces trop grandes ? Du sentiment de ne jamais être à la bonne place, jamais assez aimée, d’un manque sans fin que l’on habite ?  Fernanda c’est Fernando du Nordeste brésilien qui se transforme progressivement envers et contre tous, pour sa propre fantasia. Princesa c’est l’histoire de ce déplacement d’un genre à un autre, d’un pays à un autre, d’une langue à une autre. Princesa c’est un genre à part dans la littérature, l’autobiographie d’une autre qui en est aussi l’auteure. C’est un livre né de la rencontre entre un berger sarde, Giovanni Tamponi, condamné à perpétuité, un ancien membre des  Brigades rouges, Maurizio Iannelli, et un transgenre brésilien, Fernanda Farias de Albuquerque dans la prison de Rebibbia, en Italie. Princesa, c’est la violence, l’humiliation, la mort, la drogue, les premières injections de silicone, les rues de Rio ou de Sao Paulo nettoyées par des milices familiales. Princesa c’est un livre sur la prostitution pour atteindre un idéal, un corps hypersexualisé, pour un bon petit mari ? Princesa c’est la parade la nuit sur les trottoirs en équilibre sur des talons aiguilles pour atteindre le ciel et l’enfermement le jour pour ne pas faire tâche. Princesa c’est une correspondance entre trois détenus à travers les barreaux pour rester en vie. C’est un je à quatre mains. Princesa c’est  tout ce qui n’est pas dit, ce qui ne sera jamais dit, un courant d’air, une porte qui claque même en prison, sur laquelle Fernanda a choisi de ne pas parler. C’est un livre sur la migration. Princesa c’est le travail de quatre années, d’un collectif de traductrices pour donner à lire, 27 ans plus tard au public français, l’un des premiers témoignages transgenres paru en 1994 chez Sensibili alle foglie (laboratoire de recherches sociales et coopérative éditoriale fondée dans la prison de Rebibbia). C’est un appareil critique et une section d’archives (lettres entre les trois détenu.e.s, manuscrits originaux, dessins, photos, etc.). Princesa c’est une réhabilitation, une affirmation, une voix de la prison. Princesa c’est une fantasia.

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