Notes de lecture

Un Crime presque parfait*

Dans « le Bureau des expéditions nationales » du magasin Xenius, des vols, ou plutôt des larcins mettent en émoi aussi bien le petit personnel que la direction. Chez les employés, vu la nature des vols qui ne  peuvent être commis qu’en interne, non seulement chacun se méfie de son prochain, mais se voit prélever sur son maigre salaire le montant des vols. La direction, elle, craint avant tout pour sa réputation et ne veut pas que ces larcins parviennent aux oreilles des actionnaires qu’ils souhaitent préserver d’inutiles inquiétudes. On s’en doute, le ciel au royaume Xenius n’est pas au beau fixe.. Suspicion, fouilles, questions faisant de l’autre le potentiel ennemi à abattre, vite, pour retrouver la paix du royaume Xenius, le magasin de vêtements pour hommes et femmes, accessoires… Peu importe. Peu importe que ces vols mesquins opérés par un personnage sans envergure_ car comment qualifier celui ou celle qui à ses larcins ajoute le vol des croissants dans les tiroirs ?_ révèlent sans doute autre chose qu’un besoin de première nécessité. Comme le désespoir ou un cri étouffé, peut-être. Mais qui est pris qui croyait prendre, et c’est à ce pauvre vol de croissants d’employés du grand magasin Xenius que le voleur devra sa mort. Je n’en dirai pas plus et vous laisse la chance de découvrir le coupable. La chance de lire Roberto Arlt dans le recueil « Un crime presque parfait* » aux éditions Cent pages. « El crimen casi perfecto » écrit entre 1937 et 1940 par l’argentin Roberto Arlt, nous plonge dans un quotidien, brut, absurde ou aliénant, ce qui revient au même, où l’une des stratégies du pouvoir, de la grande machine, du supermegamarchécapital, est de faire de son prochain le responsable de tous ses maux, au profit des véritables responsables. Roberto Arlt était un géant, comme le neveu d’Oscar Wilde, Fabian Avenarius Lloyd, alias Arthur Cravan, mais n’avait pas des origines aussi prestigieuses. Arlt aurait plutôt grandi, lui, dans des conditions sociales et affectives difficiles, et vu les torgnoles du père, on dirait aujourd’hui qu’il fut maltraité. Le quotidien chez Arlt est raconté dans une langue directe, sans apparat.Une langue qui vise droit et juste, rapidement. Dans ce recueil, à peine êtes-vous entré dans une histoire que vous en êtes éjecté, circulez y a rien à voir ! Si vous n’êtes pas capable d’enregistrer et de comprendre en même temps ce qui se passe, attendez demain, vous verrez si la petite lumière s’éclairera dans votre cerveau. Que ces nouvelles policières publiées sous forme de feuilletons dans le journal, aient été dévorées aux tables des cafés portègnes, comme nous l’apprennent les traductrices, cela n’a rien d’étonnant. Cette langue est faite pour frapper l’oreille. Pour Roberto Arlt, la littérature devait être un outil de lutte, pas de salon. L’ostracisme qu’il subit et auquel ont mis fin les générations suivantes, de Gabriel García Márquez à Roberto Bolaño, en est une preuve.

*Un crime presque parfait Roberto Arlt traduit de l’espagnol(argentin) par Aurélie Bartolo et Margot Nguyen Béraud

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